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L’AMOUR & LA LUMIÈRE

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Affiche de La Sapienza, d’Eugène Green

 

à partir de LA SAPIENZA,

Eugène Green

 

Serait-il nécessaire, comme pour l’Ajax de Sophocle, d’être au bord de l’abîme et des ombres pour faire l’éloge de la lumière – et pour l’aimer ? La mort prochaine, la certitude d’une perte à venir, d’un effondrement, aussi bien qu’une renaissance au monde ou la joie pleine et éblouie d’un premier amour permettent à la lumière de se déployer.

Il y a une Nostalgie de la lumière : celle de Patricio Guzmán, de Gus Van Sant, d’Hölderlin – et celle d’Ajax sur le point de perdre à jamais la bénédiction du Soleil. Mais jamais, ou pas encore, ou seulement chez les Lumière, je n’ai vu dans un film tissée avec tant de naturel et de soin, dans une harmonie pleine, la trame de la lumière et ce qu’elle peut apporter de bonheur, d’amour, de connaissance – de sapienza.

Et pourtant…

Ça commence en grinçant et ce n’est pas très beau, cette tristesse, cette moquerie, cet abandon médiocre au gris du monde et cet amour enfui qui, comme la nymphe de Rilke, est

présence absente

que l’espace a bue.

La nymphe est cachée par le chant d’une cascade, trace d’un érotisme qui imprégnait les lieux. Aurait-on fait fuir la lumière, sans traces ?

Où est la lumière d’Ajax ? Où, celle de Borromini, celle de Vesaas qui transfigure les choses et les êtres, celle qui, dans Le Miroir d’Ambre de Philip Pullman, entrelace l’amour, la connaissance et le goût fruité et rouge d’un baiser et qui ne va pas sans déchirer le cœur – et que seule peut accompagner la chanson When the sun hits de Slowdive ?

Elle est là et se déploie en arabesques – caressant la peau et, par elle, coiffée – elle descend lentement comme une huile parfumée – elle pénètre avec violence et recompose la mosaïque de l’œil. Elle est à voir.

Elle seule peut mener à la sapience – et la poésie : celle d’obscurs et anciens fragments de mots écrits sur des fragments de pierres et qui, troublés par la lumière, ne sont plus de simples mots mais s’incarnent et s’élèvent. Les mots deviennent signes, langage, et poésiesacré.

Comme le loup des contes et des rêves, le cinéma m’est ombres, métamorphoses et désir. Dans les plis des ombres du monde et de l’esprit, en un lieu noir et interdit, il déploie et incarne la lumière dans des figures charnelles mais fragiles comme le simple parfum d’ambre, au goût de fruits, d’un amour perdu sans retour – mais lumineux.

Qu’advienne la lumière ! je garde les ombres qui la composent pour une autre fois.

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Le suicide d’Ajax – d’après la pièce de Sophocle ?

TAKE SHELTER de Jeff Nichols, avec Michael Shannon et Jessica Chastain

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Devant l’impossibilité où je me trouve à pouvoir écrire quelque chose de pertinent sur le film Take Shelter de Jeff Nichols, je me résous à partager ce poème écrit en août 2012. Il lui est consacré.

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TAKE SHELTER

(a dissonant thing)

 

Dans l’air calme une nuée

Immense venue de la mer

D’on ne sait où           venue de loin –

D’un mal profond par les chemins de Saturne

 

    Les jours se font courts

    Et les vents qui se lèvent se livrent à des combats terribles

    Sans qu’il soit possible de savoir s’ils se déroulent dans l’air lourd

    Ou dans ton cœur, mon ami

 

    Venus des terres venus des mers

    Les oiseaux font claquer leurs ailes

    Et frappent l’air solide

 

    Couleurs d’automne et de printemps mêlées

    L’air est noir pourtant dans lequel se fait entendre un bruit sec

    Comme des os qui se brisent –

    Un air noir comme tes yeux et qui trouble ton cœur

 

    Tu verras les étoiles –

    Et leur éclat dans tes yeux

    Est moins trompeur que celui du Soleil

    Qui fait tomber la foudre par un ciel pur et serein

 

    Les bois tremblent sous les coups de mille forges

    Invisibles

    Et font entendre un murmure qui ne cesse de grandir –

    Personne pour l’entendre         personne pour te suivre

 

    Mais toi qui vois tout cela

    Toi qui veux protéger et que j’aime

    Toi qui construis un sentier

    Et qui de tout peux sauver

    Toi qui es mis à l’index

    Rempart dérisoire au-devant de la tempête

    Tu ne seras jamais seul –

 

Une lumière est à tes côtés

Qui vacille parfois

Mais qui te protège

Sans jamais te quitter.

.

(Jimmy Deniziot. Lempdes. Août 2012.)

LES OISEAUX de Tarjei Vesaas

ÉDITIONS PLEIN CHANT – TRADUCTION DE RÉGIS BOYER

Introduction à Tarjei Vesaas

Tarjei Vesaas est né en 1897, dans la ferme familiale, à Vinje, dans le Telemark, province d’histoire, de contes et de légendes. Il fut l’un des plus grands auteurs norvégiens, conféra au dialecte de sa province, le landsmål (aujourd’hui ny-norsk ou néo-norvégien) le statut de langage littéraire et mourut en 1970, avant d’avoir reçu un prix Nobel qu’on lui promettait pourtant.

En 1964, pour Palais de glace, il fut néanmoins lauréat du prestigieux Nordic Council Literature Prize – Grand Prix de littérature du Conseil Nordique – qui récompense chaque année la meilleure œuvre écrite dans une des langues scandinaves, que ce soit un roman, une pièce de théâtre, un essai ou un recueil de poèmes ou de nouvelles. À raison : Palais de glace est un livre de merveilles et de miroitements, un grand livre, un conte qui n’est que la simple histoire de la naissance d’une amitié entre deux petites filles, Siss, meneuse de groupe, aimée de sa famille et de ses amis et Und, nouvelle venue au village et qui vit chez sa tante. Le lendemain de leur rencontre qui les marque tant, Und est attirée par une cascade figée par le gel et devenue un véritable palais de glace dans lequel la fillette arpente les pièces et les couloirs dont aucun ne ressemble à un autre, comme Siss plus tard arpentera ses souvenirs. Qui a lu ce livre une fois se souviendra à jamais de ces deux petites filles, de la belle et changeante lumière du Nord qui recouvre et transfigure toutes choses, des recherches de la fillette dans la nuit, des sourires et des larmes et de ce palais de glace beau et terrible à la fois ainsi que de l’écriture poétique de la dernière période de Tarjei Vesaas.

Les oiseaux

Les oiseaux (Fuglane, 1957 ; 1975 pour l’édition française, rééditée chez Plein Chant en 2000[1]) est lui aussi un livre de cette période et est considéré, après Palais de glace, comme son autre chef-d’œuvre. Les oiseaux est l’histoire de Mattis, surnommé La Houpette et qui vit seul avec sa sœur, Hege, dans une petite maisonnette qui domine un très grand lac, non loin d’un bourg et d’une forêt de laquelle émergent deux trembles morts que les habitants ont nommé Mattis-et-Hege. Mattis est considéré par tous comme un simple d’esprit, un idiot qui est incapable de travailler ou de s’exprimer sensément, capable seulement de mener sa barque droit comme un trait sur le lac – il n’est que Mattis La Houpette aux paroles d’enfant, sibyllines, qui ne dit rien d’important et ne veut pas être seul.

En effet, si Mattis goûte la solitude, l’inquiétude le prend lorsqu’il envisage le fait que sa sœur Hege, qui s’occupe de lui et passe tout son temps à tricoter et à vendre son ouvrage pour gagner l’argent nécessaire à leur subsistance, puisse l’abandonner, lui qui est incapable d’effectuer quelque travail que ce soit dans les fermes où l’on veut bien l’embaucher pour une journée. Ses mains paniquent et ses pensées l’empêchent de continuer une tâche déjà fastidieuse comme le démariage des raves « Et bien sûr, comme d’habitude, ses pensées se mirent bientôt en travers, comme chaque fois qu’il était en train de travailler, elles s’empêtrèrent et gâchèrent ce qu’il faisait . […] ça commençait par des nœuds de pensées qui descendaient jusque dans les doigts, les faisaient agir à l’inverse de ce qu’il voulait et retardaient sa marche […] ses doigts n’exécutaient pas ce qu’ils devaient faire, ses pensées les faisaient divaguer, et de temps à autre, ils cessaient tout travail » (pp. 58 et 63).`. Les autres qui ne voient qu’un travail bâclé se trouvent donc bien à l’envisager comme un idiot, sans être méchants outre-mesure.

Un langage

Mais s’il agit ainsi c’est qu’il est accordé au monde. Mattis prête attention aux signes du monde et aux choses qui n’intéressent personne et sait lire un langage inconnu de tous – ou plutôt oublié. Ce qui ne manque pas de l’effrayer : car si dans le monde se trouvent les oiseaux qui laissent un message d’amitié dans la boue et qui vous parlent et vous aiment peut-être, il ne faut pas oublier les orages et les tempêtes, la mort et la peur de l’abandon. Et les mots qui vont avec ces choses et qui sont à manier avec précaution. Comme le mot éclair, que Mattis n’utilisent qu’aux moments où le ciel est clair et serein : « Il eut un petit frémissement quand il eut ce mot-là à la bouche, mais il resta calme quand même puisque le ciel était beau […] De l’éclair dans le ciel, il avait mortellement peur – et il n’employait ce mot-là quand le temps était couvert ou par les jours étouffants » (p. 14). De la même manière il déteste les mots penser et entretenir, des mots amers comme du bois que l’on mâche et qui le renvoient à sa propre condition. Et c’est pourquoi il ne se risque à dire le mot couteau que lorsqu’il est heureux et en sécurité – façon de se faire peur sans risquer le moindre danger.

Parce qu’il est accordé au monde, parce qu’il sait voir les « forces vives et cachées de la nature » (Régis Boyer dans la préface à Palais de glace) Mattis est le seul à comprendre l’importance d’une passée de bécasses juste au-dessus de la maisonnette, une passée qui change le ciel et le monde et le change lui, qui est seul à penser qu’une passée de bécasse puisse changer quelque chose à la réalité. Mattis lit des messages dans chaque élément du monde et se trouve embarrassé lorsque le marchand lui laisse des bonbons en lui disant qu’il pourra payer plus tard : « On lui donnait des bonbons comme à un enfant – bien qu’il sût de grandes choses, comme des arbres fendus et des éclairs et des présages de la mort » (p. 159).

Par les signes, le monde se voit éclairé d’une manière nouvelle qui change celui qui regarde, celui qui vit dans le monde : « Puis l’oiseau arrivé, avec tout l’invisible qui l’accompagnait. […] Une lueur, un frôlement d’ailes au-dedans de vous, et parti. » (p. 81).

Cette attention au monde fait lire à Mattis un message d’amitié éternelle dans les empreintes légères laissées dans la boue par un oiseau, auquel il répond, en message d’oiseau lui aussi, sans rien dévoiler à personne. Car personne ne veut voir ce qui est caché, Mattis le sait par expérience : « Le plus beau de tous les langages, ils ne veulent pas en entendre parler, ils s’en moqueraient » (p. 98). Cette question d’un langage caché, d’un sens dissimulé peut rappeler ce qui est en jeu dans les romans de Cormac McCarthy ou dans ce poème de Tomas Tranströmer, prix Nobel de Littérature en 2011 :

EN MARS – 79

Las de tous ceux qui viennent avec des mots, des mots mais pas de langage,

je partis pour l’île recouverte de neige.

L’indomptable n’a pas de mots.

Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens !

Je tombe sur les traces de pattes d’un cerf dans la neige.

Pas des mots, mais un langage [2]

Il y a un langage qu’il faut retrouver pour que le monde retrouve un sens qui s’est perdu : Mattis dote le monde d’un sens, absolument, et navigue entre le monde que l’on connaît et celui dans lequel vit le sens.

Le passeur

Ces deux mondes ne coexistent qu’en Mattis, ce qui fait qu’il est un idiot, un être de compréhension perdu dans un monde sans raison, où personne ne lit la nature, limpide pourtant : personne ne veut se confronter à un monde qui pourrait être à la fois troublé et éclairée par les signes, par un sens. Il est le passeur des réalités. D’ailleurs, à la suite d’une rencontre avec deux jeunes filles qui ne savent pas qui il est – ce qui lui permet d’être lui-même sans crainte d’attirer la condescendance, tout en se nommant Per, comme s’il ne pouvait pas être en même temps Mattis le simple et Mattis le futé – il devient le passeur du lac, dans sa barque pourrie qu’il rafistole comme il peut, bouchant les trous avec des pièces de tissus goudronnées. « Ramer comme un trait » est bien la seule chose qu’il sait faire : « Ramer, ça allait toujours bien : ses pensées suivaient le mouvement des rames sans se confondre, elles ne s’embrouillaient pas comme elles le faisaient quand il travaillait à terre » (p. 165).

Mais, évidemment, malgré cette tâche qu’il est seul à pouvoir exercer, il reste seul dans le monde – notre compagnie exceptée. Et dans les vingt, trente dernières pages du roman, on se trouve comme lui suspendu au bon vouloir de la nature. C’est d’elle que vient le dénouement, pas d’une volonté humaine. Ces pages sont parcourues d’un tension que l’on n’a pas connue ou à peine effleurée auparavant dans le texte ; l’inexorable se met en marche, surgi d’une forte résolution soumise à la nature. Le roman se termine sur une image forte, une image de fragilité absolue, une tentative de conciliation de l’être avec lui-même et de l’être avec le monde. Et nous ne pouvons rien faire, nous qui avons accompagné Mattis dans ses gestes et ses pensées ; nous ne pouvons rien rendre à celui qui nous a tant appris, ce simple personnage de roman.

« Beau livre mélancolique où l’art de la suggestion paraît poussée dans des retranchements extrêmes et qui progresse au rythme lent mais sûr d’une tension interne finalement insoutenable ». Ces mots sont de Régis Boyer, évoquant Les oiseaux dans sa préface à l’édition française de Palais de glace. Les oiseaux – le monde de Mattis – est un conte dans lequel les bois peuvent dissimuler des centaines de fusils prêts à tuer l’oiseau-ami, où les hommes ont des muscles à déchirer les manches des chemises et les filles – des fées – une fraîcheur et une pureté absolue.

La poésie est quelquefois affaire d’images et de beauté, de suggestion, de nécessité et de recherche d’un sens : Les oiseaux est un poème.


[1] Traduction de Régis Boyer, une référence en la matière, traducteur du norvégien (Vesaas donc, mais aussi Knut Hamsun, géant des lettres norvégiennes), du danois (Andersen), de l’islandais (le prix Nobel Halldór Laxness, le poète Sigurður Pálsson) et du suédois (Strinberg).

[2] Traduction de Jacques Outin pour le Castor Astral et Gallimard/Poésie.

COSMOPOLIS de David Cronenberg

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LA PEUR DU VIDE

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L’histoire est celle de la traversée d’une ville, une cosmopolis, Ville monde, du matin à la nuit noire. C’est celle d’un homme, Eric Packer (Robert Pattinson), vers son destin. Agé de 28 ans, multimilliardaire, obsédé par le cours du yuan, il passe la quasi-totalité de cette journée dans sa limousine blindée et a priori isolée du monde extérieur. On remarque assez vite que sur les écrans de cette voiture défilent les seules informations essentielles à la compréhension du monde : les informations financières. L’économie seule suffit à concevoir l’organisation du monde.

Cet homme veut une coupe de cheveux chez un barbier à l’ancienne (vous souvenez-vous de l’exposition des Promesses de l’Ombre ?) et, pour ce, il doit traverser la ville, alors même que sa vie est menacée : le directeur du FMI a été victime le matin même d’une grotesque agression en direct à la télévision en Corée du Nord et la révolte gronde en ce jour de visite du président des États-Unis et des obsèques d’un rappeur soufie : des « anarchistes » manifestent – contre quoi ? – et ont fait du rat un symbole – symbole de quoi ? du capitalisme comme maladie, au même titre que la peste ? de la chute de ce même capitalisme ? ou du Grand Soir, enfin là, aux portes du contemporain ? C’est d’un effondrement en tout cas qu’il s’agit.

A la vitesse d’un escargot, la limousine traverse cet effondrement, touchée superficiellement, mais jamais atteinte au cœur. Même : existe-t-il un cœur ?

Ce désir de se faire couper les cheveux est un caprice sans conséquence pour les bénéfices d’Eric Packer puisque celui-ci contrôle les flux d’informations et concentre le monde : il peut recevoir dans son véhicule-bureau toutes les personnes qu’il a besoin de consulter, sa femme exceptée, jeune beauté froide et distante, à la fois effrayante et ridicule et qu’il semble ne jamais croiser que par hasard : un médecin pour son check-up hebdomadaire (qui annonce au jeune homme, après un toucher rectal, que sa prostate est asymétrique), un crack de l’informatique, une philosophe, une amante, et bien d’autres représentants du genre humain, plus ou moins attentifs aux bouleversements du monde extérieur.

Bien plus, ce caprice est sans conséquence car Eric Packer se sait ruiné : le cours du yuan, dont il n’a cessé de prédire la chute, s’envole. C’est l’histoire d’un homme contraint qui va au devant de sa mort – économique et physique – pour se libérer. Contraint par son garde du corps, contraint par le monde, contrait par le discours.

Car, ça n’aura échappé à personne, on cause beaucoup dans le dernier Cronenberg.

Dans A Dangerous Method (sorti fin 2011) qui mettait en scène, au sens premier du terme, les thèses et les attitudes de Freud et Jung, on parlait déjà beaucoup, pour s’analyser, se diagnostiquer et prophétiser le monde à venir : Jung, assit sur une chaise longue dans les lueurs vermeilles, attendait les horreurs et les déchirures de la Première Guerre Mondiale qu’il avait rêvée et dont on sait les ravages.

Dans Cosmopolis, on parle beaucoup aussi, mais c’est moins pour tenter de voir le futur que pour habiter un présent qui ne se laisse pas saisir tout en se laissant voir – sans qu’il n’y ait personne pour le regarder en face. Il faut le dire : la quasi-totalité des dialogues de Cosmopolis sont creux et brassent du vent ; les personnages ne savent pas de quoi ils parlent, de quoi il retourne, malgré leurs outils et leur expérience. Les anarchistes brandissent des rats en criant « Un spectre hante le monde » : celui du capitalisme. Une phrase qui fait écho à l’incipit du Manifeste du parti communiste par Karl Marx et Friedrich Engels : « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme ». Là où Marx et Engels évoquaient les puissances du communisme, les anarchistes du film de Cronenberg répètent des actes et des phrases sans en maîtriser le sens, sans en maîtriser les puissances : dans ce monde de l’économie, les actes n’ont plus de force, le sens est enfui et les hommes se raccrochent à des formes et des forces du passé. Et le capitalisme aussi est une force du passé : dans une scène qui fait coexister le monde aseptisé de la limousine et la fureur du monde extérieur, la philosophe Vija Kinsky, jouée avec brio par Samantha Norton, est fascinée par la puissance de l’argent, tout en déclarant : « ça me dépasse ». Elle brode un discours philosophique sur du vide comme d’autres spéculent sur des masses d’argent virtuel. Plus personne ne sait comment cela fonctionne, l’utopie réalisée qu’est le capitalisme n’est finalement pas l’utopie qu’attendait le monde et personne ne sait quel sens donner au monde.

Cette mise en scène des dialogue, fascinante et intrigante, et qui bâtit un espace immobile et singulier aux angles assurés et incertains, montre bien l’incertitude qui pèse sur le monde. Décalés – asymétriques –, ces angles : ce qu’il faut en fait pour saisir le monde.

Le spectateur ne doit pas prendre pour argent comptant ce qui se dit, ne doit pas se sentir perdu par la masse des dialogues, leurs digressions, leur incongruité. C’est Ma nuit chez Maud au royaume de l’argent : les personnages parlent, sautent d’un sujet à l’autre comme ils naviguent parmi les chiffres et peut-être faudrait-il rire d’eux, quels qu’ils soient, et malgré la portée de leur discours. Un entarteur (joué par Mathieu Amalric) a décidé qu’Eric Packer était sa cible privilégiée, et non le Président des États-Unis : nous somme dans un monde grotesque où la cible est le financier et où le pouvoir n’est plus là où il avait l’habitude d’être. Le Président est une marionnette mue par l’économie, et tous ces personnages sont creux, ou, si l’on veut, plein d’un vide spéculatif qui ne peut se terminer qu’au moment où une aide est réclamée et où se pose la question : que peut l’économie pour l’humain ?

C’est alors qu’intervient l’intelligence de Cronenberg en même temps que son impuissance. Car le dénouement est incapable de répondre à cette (vraie ou fausse ?) tension montée implacablement – avec art et artifices. C’est la fin du film et la réponse à cette question reste en suspens : le personnage est vide, seul et immobile, incapable de regarder les horreurs et les noirceurs de son époque droit dans les yeux. Même lorsque ce contemporain frappe à sa fenêtre ou éclaire son visage d’une lumière crue. Même lorsque ce dernier est dans son dos et le met en joue.

Alors peut-être que l’économie ne peut plus rien pour l’humain, si ce n’est lui fournir un discours.

HABEMUS PAPAM de Nanni Moretti

QUI POUR DIRIGER LE MONDE ?

Avec Habemus Papam, Nanni Moretti, palme d’Or à Cannes en 2001 pour La Chambre du fils, et prochain président du jury de ce même festival, a réalisé un des films de l’année 2011.

L’histoire se déroule sur quelques journées : un pape est enterré, les cardinaux, pressés par le temps, élisent, comme des écoliers, le cardinal Melville (joué par Michel Piccoli), pourtant nullement favori mais satisfaisant le plus grand nombre. On le pousse à accepter, le vote est confirmé, la foule massée sous le balcon de la basilique Saint-Pierre de Rome exulte, mais le nouveau pape, paniqué, ne se présente pas. Les rideaux rouges, battus par le vent, laissent entrevoir une béance inquiétante.

Un psychanalyste (Nanni Moretti) est alors convoqué et assigné à résidence pour aider le nouveau souverain pontife malgré la perplexité des hommes d’Église. Le pape, profitant d’un rendez-vous en ville avec un autre psychanalyste, pour plus de liberté, s’enfuit, et tente de satisfaire un désir ancien en rejoignant l’entourage d’une troupe de théâtre qui répète La Mouette de Tchekhov, tandis que les cardinaux, ignorants la situation car trompés par un jeu d’ombre faisant croire à la présence du pape dans leurs murs, commencent un tournoi de hand-ball, arbitré par le psychanalyste. Le théâtre – donc la poésie et l’art – et le sport comme des façons de tromper le temps, l’ennui et la peur.

Le pape est retrouvé et, cette fois, se présente au balcon. Mais après un discours lucide et grave il se retire, sur le Dies Irae du Miserere d’Arvo Pärt, laissant la foule et les cardinaux absolument seuls et qui, sous le choc, se prennent la tête. Le balcon est vide, comme une image de fin du monde, comme une pièce qui ne commencerait pas.

Parfois comique, grâce au rôle de Nanni Moretti, spectateur contraint de cet univers clos et codifié, il s’agit pourtant d’un film grave. Grave car cette image finale et terrifiante d’un balcon vide, déserté, abandonnant une foule en drapeaux pleine d’attente est peut-être une des images de cette année 2011 où le monde a couru à sa perte, une année où les dirigeants politiques ont avoué leur impuissance à gouverner, laissant l’économie dévorer les peuples.

La non-élection d’un pape ou le refus de diriger serait, pour une majorité, un non-évènement ; mais ce non-évènement, dans un lieu si petit (et pourtant gigantesque : il n’est que de voir Melville s’adosser à une immense porte après une course dans les couloirs du bâtiments  pour prendre conscience de l’importance et du poids de sa tâche et de sa faiblesse comme homme) a une étrange résonance avec la situation mondiale. Ce film est une œuvre d’art, qui fait tenir le monde dans quelques chambres et couloirs, sur la scène d’un théâtre, dans le discours d’un fou et dans les dessins d’un enfant.

MARS RED SKY s/t

DE LA TERRIBLE BEAUTÉ D’UNE INITIATION

    Ce premier album de Mars Red Sky est un album d’une grande beauté. D’une beauté terrifiante aussi. Comme un monstre qui voudrait ne plus être seul mais qui refuserait qu’on l’approche et qu’on le suive dans des territoires incertains ; un monstre qui tour à tour se déroberait et se laisserait apercevoir par des yeux encore à demi ouverts. Car c’est d’une initiation dont il s’agit ici, une initiation qui est un geste d’amitié et d’altruisme mais aussi de survie.

    En manière de présentation : Mars Red Sky est un trio de Bordeaux né en 2008, influencé par une scène psychédélique et desert rock qui n’en finit plus d’être en plein essor. Quasiment sans limites géographiques ou esthétiques, il s’agit, pour le dire vite, d’une des scènes les plus intéressantes et généreuses du moment.

    Dans cet album (7 chansons pour 40 minutes de musique, comme aux grandes heures du rock), on entend un peu tout ce qui fait le charme d’un son hérité des 70’s, mélange grandiose et chaleureux de Hendrix et de Black Sabbath, d’où découlent tout naturellement les influences de Dead Meadow, Acid King ou Kyuss, pour ne citer que ces trois grands groupes : des riffs qui tombent d’aplomb sur une terre aride, survolés par de magnifiques et pertinentes fulgurances aériennes de la guitare et des prises d’acides sous mille soleils. Et au milieu de tout cela est une voix claire et magnifique qui nous fait aussi penser à la musique shoegaze, lourde, mélodique et envoutante. La voix d’un homme qui meurt de solitude (« Please let me hold your hand », entend-on dans Strong Reflection, première et fascinante chanson d’un album qui ne l’est pas moins) mais qui cherche à nous protéger (« Where I’ve been you don’t want to know »). Un homme luttant de toutes ses forces contre sa passion, pris entre Charybde et Scylla, maître et prisonnier d’une demeure aux colonnes de marbre où scintillent les miroirs aux alouettes ; une demeure meurtrière pour les non-initiés.

    Ce dilemme qui se joue en lui, à savoir accepter d’être accompagné et sauvé, malgré la peur de perdre la personne qui désire le suivre et le sauver, ne peut se résoudre que par un long cheminement, des traversées d’épreuves et la réduction de la distance qui le sépare de cette autre personne ; une distance qu’il impose, et qui est aussi bien mentale que physique.

    Les chansons instrumentales de l’album sont là pour illustrer ce déchirement et ce rapprochement : c’est dans ces silences de la voix que tout se joue et c’est dans ce paysage étrange – un paysage mental ? – peint par les instruments que se fait le chemin, comme une rencontre onirique qui apporterait le courage et la solution en même temps que le réconfort (Saddle Point).

    Un chemin qui a tout de la traversée d’un désert ou de l’ascension d’un mont venteux : ainsi, l’album se clôt avec Up the Stairs, la bien-nommée, où cette figure de la solitude nous invite à la rejoindre enfin, là où se trouve les mystères (les « secrets they won’t show » de la première chanson). Marche après marche se rapprocher et ne pas se laisser saisir par l’effroi – pas si près du but. C’est le moment où l’on écarte le voile et où l’on fait entrer le vent de la liberté.

    « Nos yeux reçoivent la lumière d’étoiles mortes » a écrit André Schwarz-Bart en ouverture de son livre Le Dernier des Justes : pour Mars Red Sky, ces étoiles mourantes survivent dans l’éclat des yeux de celui ou de celle qui aime et est aimé (« Dead stars are burning in the sky / Their light reflecting in your eyes ») et de ceux qui sont prêts à risquer leur vie en regardant dans l’abîme : fixer l’art les yeux grands ouverts, au risque de sombrer.

    Un désert est le plus grand et le plus terrible des labyrinthes pour qui est seul. Mais cet album, qui s’ouvre et se conclut avec deux des plus fascinantes chansons composées depuis longtemps (Strong Reflection / Up the Stairs), ne laisse pas son auditeur dans la solitude : il le prend par la main, le séduit, s’adresse à lui, lui parle et a besoin de lui. La solitude est abolie et le Minotaure est sauvé.

    Désormais il n’y aura plus de sang sur l’épée de Thésée.

***

MARS RED SKY, MARS RED SKY, Emergence Records

1. Strong Reflection

2. Curse

3. Falls

4. Way To Rome

5. Saddle Point

6. Marble Sky

7. Up The Stairs


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