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Archives de Catégorie: Films

L’AMOUR & LA LUMIÈRE

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Affiche de La Sapienza, d’Eugène Green

 

à partir de LA SAPIENZA,

Eugène Green

 

Serait-il nécessaire, comme pour l’Ajax de Sophocle, d’être au bord de l’abîme et des ombres pour faire l’éloge de la lumière – et pour l’aimer ? La mort prochaine, la certitude d’une perte à venir, d’un effondrement, aussi bien qu’une renaissance au monde ou la joie pleine et éblouie d’un premier amour permettent à la lumière de se déployer.

Il y a une Nostalgie de la lumière : celle de Patricio Guzmán, de Gus Van Sant, d’Hölderlin – et celle d’Ajax sur le point de perdre à jamais la bénédiction du Soleil. Mais jamais, ou pas encore, ou seulement chez les Lumière, je n’ai vu dans un film tissée avec tant de naturel et de soin, dans une harmonie pleine, la trame de la lumière et ce qu’elle peut apporter de bonheur, d’amour, de connaissance – de sapienza.

Et pourtant…

Ça commence en grinçant et ce n’est pas très beau, cette tristesse, cette moquerie, cet abandon médiocre au gris du monde et cet amour enfui qui, comme la nymphe de Rilke, est

présence absente

que l’espace a bue.

La nymphe est cachée par le chant d’une cascade, trace d’un érotisme qui imprégnait les lieux. Aurait-on fait fuir la lumière, sans traces ?

Où est la lumière d’Ajax ? Où, celle de Borromini, celle de Vesaas qui transfigure les choses et les êtres, celle qui, dans Le Miroir d’Ambre de Philip Pullman, entrelace l’amour, la connaissance et le goût fruité et rouge d’un baiser et qui ne va pas sans déchirer le cœur – et que seule peut accompagner la chanson When the sun hits de Slowdive ?

Elle est là et se déploie en arabesques – caressant la peau et, par elle, coiffée – elle descend lentement comme une huile parfumée – elle pénètre avec violence et recompose la mosaïque de l’œil. Elle est à voir.

Elle seule peut mener à la sapience – et la poésie : celle d’obscurs et anciens fragments de mots écrits sur des fragments de pierres et qui, troublés par la lumière, ne sont plus de simples mots mais s’incarnent et s’élèvent. Les mots deviennent signes, langage, et poésiesacré.

Comme le loup des contes et des rêves, le cinéma m’est ombres, métamorphoses et désir. Dans les plis des ombres du monde et de l’esprit, en un lieu noir et interdit, il déploie et incarne la lumière dans des figures charnelles mais fragiles comme le simple parfum d’ambre, au goût de fruits, d’un amour perdu sans retour – mais lumineux.

Qu’advienne la lumière ! je garde les ombres qui la composent pour une autre fois.

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Le suicide d’Ajax – d’après la pièce de Sophocle ?
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TAKE SHELTER de Jeff Nichols, avec Michael Shannon et Jessica Chastain

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Devant l’impossibilité où je me trouve à pouvoir écrire quelque chose de pertinent sur le film Take Shelter de Jeff Nichols, je me résous à partager ce poème écrit en août 2012. Il lui est consacré.

2011_take_shelter_002

TAKE SHELTER

(a dissonant thing)

 

Dans l’air calme une nuée

Immense venue de la mer

D’on ne sait où           venue de loin –

D’un mal profond par les chemins de Saturne

 

    Les jours se font courts

    Et les vents qui se lèvent se livrent à des combats terribles

    Sans qu’il soit possible de savoir s’ils se déroulent dans l’air lourd

    Ou dans ton cœur, mon ami

 

    Venus des terres venus des mers

    Les oiseaux font claquer leurs ailes

    Et frappent l’air solide

 

    Couleurs d’automne et de printemps mêlées

    L’air est noir pourtant dans lequel se fait entendre un bruit sec

    Comme des os qui se brisent –

    Un air noir comme tes yeux et qui trouble ton cœur

 

    Tu verras les étoiles –

    Et leur éclat dans tes yeux

    Est moins trompeur que celui du Soleil

    Qui fait tomber la foudre par un ciel pur et serein

 

    Les bois tremblent sous les coups de mille forges

    Invisibles

    Et font entendre un murmure qui ne cesse de grandir –

    Personne pour l’entendre         personne pour te suivre

 

    Mais toi qui vois tout cela

    Toi qui veux protéger et que j’aime

    Toi qui construis un sentier

    Et qui de tout peux sauver

    Toi qui es mis à l’index

    Rempart dérisoire au-devant de la tempête

    Tu ne seras jamais seul –

 

Une lumière est à tes côtés

Qui vacille parfois

Mais qui te protège

Sans jamais te quitter.

.

(Jimmy Deniziot. Lempdes. Août 2012.)

COSMOPOLIS de David Cronenberg

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LA PEUR DU VIDE

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L’histoire est celle de la traversée d’une ville, une cosmopolis, Ville monde, du matin à la nuit noire. C’est celle d’un homme, Eric Packer (Robert Pattinson), vers son destin. Agé de 28 ans, multimilliardaire, obsédé par le cours du yuan, il passe la quasi-totalité de cette journée dans sa limousine blindée et a priori isolée du monde extérieur. On remarque assez vite que sur les écrans de cette voiture défilent les seules informations essentielles à la compréhension du monde : les informations financières. L’économie seule suffit à concevoir l’organisation du monde.

Cet homme veut une coupe de cheveux chez un barbier à l’ancienne (vous souvenez-vous de l’exposition des Promesses de l’Ombre ?) et, pour ce, il doit traverser la ville, alors même que sa vie est menacée : le directeur du FMI a été victime le matin même d’une grotesque agression en direct à la télévision en Corée du Nord et la révolte gronde en ce jour de visite du président des États-Unis et des obsèques d’un rappeur soufie : des « anarchistes » manifestent – contre quoi ? – et ont fait du rat un symbole – symbole de quoi ? du capitalisme comme maladie, au même titre que la peste ? de la chute de ce même capitalisme ? ou du Grand Soir, enfin là, aux portes du contemporain ? C’est d’un effondrement en tout cas qu’il s’agit.

A la vitesse d’un escargot, la limousine traverse cet effondrement, touchée superficiellement, mais jamais atteinte au cœur. Même : existe-t-il un cœur ?

Ce désir de se faire couper les cheveux est un caprice sans conséquence pour les bénéfices d’Eric Packer puisque celui-ci contrôle les flux d’informations et concentre le monde : il peut recevoir dans son véhicule-bureau toutes les personnes qu’il a besoin de consulter, sa femme exceptée, jeune beauté froide et distante, à la fois effrayante et ridicule et qu’il semble ne jamais croiser que par hasard : un médecin pour son check-up hebdomadaire (qui annonce au jeune homme, après un toucher rectal, que sa prostate est asymétrique), un crack de l’informatique, une philosophe, une amante, et bien d’autres représentants du genre humain, plus ou moins attentifs aux bouleversements du monde extérieur.

Bien plus, ce caprice est sans conséquence car Eric Packer se sait ruiné : le cours du yuan, dont il n’a cessé de prédire la chute, s’envole. C’est l’histoire d’un homme contraint qui va au devant de sa mort – économique et physique – pour se libérer. Contraint par son garde du corps, contraint par le monde, contrait par le discours.

Car, ça n’aura échappé à personne, on cause beaucoup dans le dernier Cronenberg.

Dans A Dangerous Method (sorti fin 2011) qui mettait en scène, au sens premier du terme, les thèses et les attitudes de Freud et Jung, on parlait déjà beaucoup, pour s’analyser, se diagnostiquer et prophétiser le monde à venir : Jung, assit sur une chaise longue dans les lueurs vermeilles, attendait les horreurs et les déchirures de la Première Guerre Mondiale qu’il avait rêvée et dont on sait les ravages.

Dans Cosmopolis, on parle beaucoup aussi, mais c’est moins pour tenter de voir le futur que pour habiter un présent qui ne se laisse pas saisir tout en se laissant voir – sans qu’il n’y ait personne pour le regarder en face. Il faut le dire : la quasi-totalité des dialogues de Cosmopolis sont creux et brassent du vent ; les personnages ne savent pas de quoi ils parlent, de quoi il retourne, malgré leurs outils et leur expérience. Les anarchistes brandissent des rats en criant « Un spectre hante le monde » : celui du capitalisme. Une phrase qui fait écho à l’incipit du Manifeste du parti communiste par Karl Marx et Friedrich Engels : « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme ». Là où Marx et Engels évoquaient les puissances du communisme, les anarchistes du film de Cronenberg répètent des actes et des phrases sans en maîtriser le sens, sans en maîtriser les puissances : dans ce monde de l’économie, les actes n’ont plus de force, le sens est enfui et les hommes se raccrochent à des formes et des forces du passé. Et le capitalisme aussi est une force du passé : dans une scène qui fait coexister le monde aseptisé de la limousine et la fureur du monde extérieur, la philosophe Vija Kinsky, jouée avec brio par Samantha Norton, est fascinée par la puissance de l’argent, tout en déclarant : « ça me dépasse ». Elle brode un discours philosophique sur du vide comme d’autres spéculent sur des masses d’argent virtuel. Plus personne ne sait comment cela fonctionne, l’utopie réalisée qu’est le capitalisme n’est finalement pas l’utopie qu’attendait le monde et personne ne sait quel sens donner au monde.

Cette mise en scène des dialogue, fascinante et intrigante, et qui bâtit un espace immobile et singulier aux angles assurés et incertains, montre bien l’incertitude qui pèse sur le monde. Décalés – asymétriques –, ces angles : ce qu’il faut en fait pour saisir le monde.

Le spectateur ne doit pas prendre pour argent comptant ce qui se dit, ne doit pas se sentir perdu par la masse des dialogues, leurs digressions, leur incongruité. C’est Ma nuit chez Maud au royaume de l’argent : les personnages parlent, sautent d’un sujet à l’autre comme ils naviguent parmi les chiffres et peut-être faudrait-il rire d’eux, quels qu’ils soient, et malgré la portée de leur discours. Un entarteur (joué par Mathieu Amalric) a décidé qu’Eric Packer était sa cible privilégiée, et non le Président des États-Unis : nous somme dans un monde grotesque où la cible est le financier et où le pouvoir n’est plus là où il avait l’habitude d’être. Le Président est une marionnette mue par l’économie, et tous ces personnages sont creux, ou, si l’on veut, plein d’un vide spéculatif qui ne peut se terminer qu’au moment où une aide est réclamée et où se pose la question : que peut l’économie pour l’humain ?

C’est alors qu’intervient l’intelligence de Cronenberg en même temps que son impuissance. Car le dénouement est incapable de répondre à cette (vraie ou fausse ?) tension montée implacablement – avec art et artifices. C’est la fin du film et la réponse à cette question reste en suspens : le personnage est vide, seul et immobile, incapable de regarder les horreurs et les noirceurs de son époque droit dans les yeux. Même lorsque ce contemporain frappe à sa fenêtre ou éclaire son visage d’une lumière crue. Même lorsque ce dernier est dans son dos et le met en joue.

Alors peut-être que l’économie ne peut plus rien pour l’humain, si ce n’est lui fournir un discours.

HABEMUS PAPAM de Nanni Moretti

QUI POUR DIRIGER LE MONDE ?

Avec Habemus Papam, Nanni Moretti, palme d’Or à Cannes en 2001 pour La Chambre du fils, et prochain président du jury de ce même festival, a réalisé un des films de l’année 2011.

L’histoire se déroule sur quelques journées : un pape est enterré, les cardinaux, pressés par le temps, élisent, comme des écoliers, le cardinal Melville (joué par Michel Piccoli), pourtant nullement favori mais satisfaisant le plus grand nombre. On le pousse à accepter, le vote est confirmé, la foule massée sous le balcon de la basilique Saint-Pierre de Rome exulte, mais le nouveau pape, paniqué, ne se présente pas. Les rideaux rouges, battus par le vent, laissent entrevoir une béance inquiétante.

Un psychanalyste (Nanni Moretti) est alors convoqué et assigné à résidence pour aider le nouveau souverain pontife malgré la perplexité des hommes d’Église. Le pape, profitant d’un rendez-vous en ville avec un autre psychanalyste, pour plus de liberté, s’enfuit, et tente de satisfaire un désir ancien en rejoignant l’entourage d’une troupe de théâtre qui répète La Mouette de Tchekhov, tandis que les cardinaux, ignorants la situation car trompés par un jeu d’ombre faisant croire à la présence du pape dans leurs murs, commencent un tournoi de hand-ball, arbitré par le psychanalyste. Le théâtre – donc la poésie et l’art – et le sport comme des façons de tromper le temps, l’ennui et la peur.

Le pape est retrouvé et, cette fois, se présente au balcon. Mais après un discours lucide et grave il se retire, sur le Dies Irae du Miserere d’Arvo Pärt, laissant la foule et les cardinaux absolument seuls et qui, sous le choc, se prennent la tête. Le balcon est vide, comme une image de fin du monde, comme une pièce qui ne commencerait pas.

Parfois comique, grâce au rôle de Nanni Moretti, spectateur contraint de cet univers clos et codifié, il s’agit pourtant d’un film grave. Grave car cette image finale et terrifiante d’un balcon vide, déserté, abandonnant une foule en drapeaux pleine d’attente est peut-être une des images de cette année 2011 où le monde a couru à sa perte, une année où les dirigeants politiques ont avoué leur impuissance à gouverner, laissant l’économie dévorer les peuples.

La non-élection d’un pape ou le refus de diriger serait, pour une majorité, un non-évènement ; mais ce non-évènement, dans un lieu si petit (et pourtant gigantesque : il n’est que de voir Melville s’adosser à une immense porte après une course dans les couloirs du bâtiments  pour prendre conscience de l’importance et du poids de sa tâche et de sa faiblesse comme homme) a une étrange résonance avec la situation mondiale. Ce film est une œuvre d’art, qui fait tenir le monde dans quelques chambres et couloirs, sur la scène d’un théâtre, dans le discours d’un fou et dans les dessins d’un enfant.