Flux RSS

Archives de Tag: Norvège

LES OISEAUX de Tarjei Vesaas

ÉDITIONS PLEIN CHANT – TRADUCTION DE RÉGIS BOYER

Introduction à Tarjei Vesaas

Tarjei Vesaas est né en 1897, dans la ferme familiale, à Vinje, dans le Telemark, province d’histoire, de contes et de légendes. Il fut l’un des plus grands auteurs norvégiens, conféra au dialecte de sa province, le landsmål (aujourd’hui ny-norsk ou néo-norvégien) le statut de langage littéraire et mourut en 1970, avant d’avoir reçu un prix Nobel qu’on lui promettait pourtant.

En 1964, pour Palais de glace, il fut néanmoins lauréat du prestigieux Nordic Council Literature Prize – Grand Prix de littérature du Conseil Nordique – qui récompense chaque année la meilleure œuvre écrite dans une des langues scandinaves, que ce soit un roman, une pièce de théâtre, un essai ou un recueil de poèmes ou de nouvelles. À raison : Palais de glace est un livre de merveilles et de miroitements, un grand livre, un conte qui n’est que la simple histoire de la naissance d’une amitié entre deux petites filles, Siss, meneuse de groupe, aimée de sa famille et de ses amis et Und, nouvelle venue au village et qui vit chez sa tante. Le lendemain de leur rencontre qui les marque tant, Und est attirée par une cascade figée par le gel et devenue un véritable palais de glace dans lequel la fillette arpente les pièces et les couloirs dont aucun ne ressemble à un autre, comme Siss plus tard arpentera ses souvenirs. Qui a lu ce livre une fois se souviendra à jamais de ces deux petites filles, de la belle et changeante lumière du Nord qui recouvre et transfigure toutes choses, des recherches de la fillette dans la nuit, des sourires et des larmes et de ce palais de glace beau et terrible à la fois ainsi que de l’écriture poétique de la dernière période de Tarjei Vesaas.

Les oiseaux

Les oiseaux (Fuglane, 1957 ; 1975 pour l’édition française, rééditée chez Plein Chant en 2000[1]) est lui aussi un livre de cette période et est considéré, après Palais de glace, comme son autre chef-d’œuvre. Les oiseaux est l’histoire de Mattis, surnommé La Houpette et qui vit seul avec sa sœur, Hege, dans une petite maisonnette qui domine un très grand lac, non loin d’un bourg et d’une forêt de laquelle émergent deux trembles morts que les habitants ont nommé Mattis-et-Hege. Mattis est considéré par tous comme un simple d’esprit, un idiot qui est incapable de travailler ou de s’exprimer sensément, capable seulement de mener sa barque droit comme un trait sur le lac – il n’est que Mattis La Houpette aux paroles d’enfant, sibyllines, qui ne dit rien d’important et ne veut pas être seul.

En effet, si Mattis goûte la solitude, l’inquiétude le prend lorsqu’il envisage le fait que sa sœur Hege, qui s’occupe de lui et passe tout son temps à tricoter et à vendre son ouvrage pour gagner l’argent nécessaire à leur subsistance, puisse l’abandonner, lui qui est incapable d’effectuer quelque travail que ce soit dans les fermes où l’on veut bien l’embaucher pour une journée. Ses mains paniquent et ses pensées l’empêchent de continuer une tâche déjà fastidieuse comme le démariage des raves « Et bien sûr, comme d’habitude, ses pensées se mirent bientôt en travers, comme chaque fois qu’il était en train de travailler, elles s’empêtrèrent et gâchèrent ce qu’il faisait . […] ça commençait par des nœuds de pensées qui descendaient jusque dans les doigts, les faisaient agir à l’inverse de ce qu’il voulait et retardaient sa marche […] ses doigts n’exécutaient pas ce qu’ils devaient faire, ses pensées les faisaient divaguer, et de temps à autre, ils cessaient tout travail » (pp. 58 et 63).`. Les autres qui ne voient qu’un travail bâclé se trouvent donc bien à l’envisager comme un idiot, sans être méchants outre-mesure.

Un langage

Mais s’il agit ainsi c’est qu’il est accordé au monde. Mattis prête attention aux signes du monde et aux choses qui n’intéressent personne et sait lire un langage inconnu de tous – ou plutôt oublié. Ce qui ne manque pas de l’effrayer : car si dans le monde se trouvent les oiseaux qui laissent un message d’amitié dans la boue et qui vous parlent et vous aiment peut-être, il ne faut pas oublier les orages et les tempêtes, la mort et la peur de l’abandon. Et les mots qui vont avec ces choses et qui sont à manier avec précaution. Comme le mot éclair, que Mattis n’utilisent qu’aux moments où le ciel est clair et serein : « Il eut un petit frémissement quand il eut ce mot-là à la bouche, mais il resta calme quand même puisque le ciel était beau […] De l’éclair dans le ciel, il avait mortellement peur – et il n’employait ce mot-là quand le temps était couvert ou par les jours étouffants » (p. 14). De la même manière il déteste les mots penser et entretenir, des mots amers comme du bois que l’on mâche et qui le renvoient à sa propre condition. Et c’est pourquoi il ne se risque à dire le mot couteau que lorsqu’il est heureux et en sécurité – façon de se faire peur sans risquer le moindre danger.

Parce qu’il est accordé au monde, parce qu’il sait voir les « forces vives et cachées de la nature » (Régis Boyer dans la préface à Palais de glace) Mattis est le seul à comprendre l’importance d’une passée de bécasses juste au-dessus de la maisonnette, une passée qui change le ciel et le monde et le change lui, qui est seul à penser qu’une passée de bécasse puisse changer quelque chose à la réalité. Mattis lit des messages dans chaque élément du monde et se trouve embarrassé lorsque le marchand lui laisse des bonbons en lui disant qu’il pourra payer plus tard : « On lui donnait des bonbons comme à un enfant – bien qu’il sût de grandes choses, comme des arbres fendus et des éclairs et des présages de la mort » (p. 159).

Par les signes, le monde se voit éclairé d’une manière nouvelle qui change celui qui regarde, celui qui vit dans le monde : « Puis l’oiseau arrivé, avec tout l’invisible qui l’accompagnait. […] Une lueur, un frôlement d’ailes au-dedans de vous, et parti. » (p. 81).

Cette attention au monde fait lire à Mattis un message d’amitié éternelle dans les empreintes légères laissées dans la boue par un oiseau, auquel il répond, en message d’oiseau lui aussi, sans rien dévoiler à personne. Car personne ne veut voir ce qui est caché, Mattis le sait par expérience : « Le plus beau de tous les langages, ils ne veulent pas en entendre parler, ils s’en moqueraient » (p. 98). Cette question d’un langage caché, d’un sens dissimulé peut rappeler ce qui est en jeu dans les romans de Cormac McCarthy ou dans ce poème de Tomas Tranströmer, prix Nobel de Littérature en 2011 :

EN MARS – 79

Las de tous ceux qui viennent avec des mots, des mots mais pas de langage,

je partis pour l’île recouverte de neige.

L’indomptable n’a pas de mots.

Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens !

Je tombe sur les traces de pattes d’un cerf dans la neige.

Pas des mots, mais un langage [2]

Il y a un langage qu’il faut retrouver pour que le monde retrouve un sens qui s’est perdu : Mattis dote le monde d’un sens, absolument, et navigue entre le monde que l’on connaît et celui dans lequel vit le sens.

Le passeur

Ces deux mondes ne coexistent qu’en Mattis, ce qui fait qu’il est un idiot, un être de compréhension perdu dans un monde sans raison, où personne ne lit la nature, limpide pourtant : personne ne veut se confronter à un monde qui pourrait être à la fois troublé et éclairée par les signes, par un sens. Il est le passeur des réalités. D’ailleurs, à la suite d’une rencontre avec deux jeunes filles qui ne savent pas qui il est – ce qui lui permet d’être lui-même sans crainte d’attirer la condescendance, tout en se nommant Per, comme s’il ne pouvait pas être en même temps Mattis le simple et Mattis le futé – il devient le passeur du lac, dans sa barque pourrie qu’il rafistole comme il peut, bouchant les trous avec des pièces de tissus goudronnées. « Ramer comme un trait » est bien la seule chose qu’il sait faire : « Ramer, ça allait toujours bien : ses pensées suivaient le mouvement des rames sans se confondre, elles ne s’embrouillaient pas comme elles le faisaient quand il travaillait à terre » (p. 165).

Mais, évidemment, malgré cette tâche qu’il est seul à pouvoir exercer, il reste seul dans le monde – notre compagnie exceptée. Et dans les vingt, trente dernières pages du roman, on se trouve comme lui suspendu au bon vouloir de la nature. C’est d’elle que vient le dénouement, pas d’une volonté humaine. Ces pages sont parcourues d’un tension que l’on n’a pas connue ou à peine effleurée auparavant dans le texte ; l’inexorable se met en marche, surgi d’une forte résolution soumise à la nature. Le roman se termine sur une image forte, une image de fragilité absolue, une tentative de conciliation de l’être avec lui-même et de l’être avec le monde. Et nous ne pouvons rien faire, nous qui avons accompagné Mattis dans ses gestes et ses pensées ; nous ne pouvons rien rendre à celui qui nous a tant appris, ce simple personnage de roman.

« Beau livre mélancolique où l’art de la suggestion paraît poussée dans des retranchements extrêmes et qui progresse au rythme lent mais sûr d’une tension interne finalement insoutenable ». Ces mots sont de Régis Boyer, évoquant Les oiseaux dans sa préface à l’édition française de Palais de glace. Les oiseaux – le monde de Mattis – est un conte dans lequel les bois peuvent dissimuler des centaines de fusils prêts à tuer l’oiseau-ami, où les hommes ont des muscles à déchirer les manches des chemises et les filles – des fées – une fraîcheur et une pureté absolue.

La poésie est quelquefois affaire d’images et de beauté, de suggestion, de nécessité et de recherche d’un sens : Les oiseaux est un poème.


[1] Traduction de Régis Boyer, une référence en la matière, traducteur du norvégien (Vesaas donc, mais aussi Knut Hamsun, géant des lettres norvégiennes), du danois (Andersen), de l’islandais (le prix Nobel Halldór Laxness, le poète Sigurður Pálsson) et du suédois (Strinberg).

[2] Traduction de Jacques Outin pour le Castor Astral et Gallimard/Poésie.

Publicités