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COSMOPOLIS de David Cronenberg

Publié le

LA PEUR DU VIDE

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L’histoire est celle de la traversée d’une ville, une cosmopolis, Ville monde, du matin à la nuit noire. C’est celle d’un homme, Eric Packer (Robert Pattinson), vers son destin. Agé de 28 ans, multimilliardaire, obsédé par le cours du yuan, il passe la quasi-totalité de cette journée dans sa limousine blindée et a priori isolée du monde extérieur. On remarque assez vite que sur les écrans de cette voiture défilent les seules informations essentielles à la compréhension du monde : les informations financières. L’économie seule suffit à concevoir l’organisation du monde.

Cet homme veut une coupe de cheveux chez un barbier à l’ancienne (vous souvenez-vous de l’exposition des Promesses de l’Ombre ?) et, pour ce, il doit traverser la ville, alors même que sa vie est menacée : le directeur du FMI a été victime le matin même d’une grotesque agression en direct à la télévision en Corée du Nord et la révolte gronde en ce jour de visite du président des États-Unis et des obsèques d’un rappeur soufie : des « anarchistes » manifestent – contre quoi ? – et ont fait du rat un symbole – symbole de quoi ? du capitalisme comme maladie, au même titre que la peste ? de la chute de ce même capitalisme ? ou du Grand Soir, enfin là, aux portes du contemporain ? C’est d’un effondrement en tout cas qu’il s’agit.

A la vitesse d’un escargot, la limousine traverse cet effondrement, touchée superficiellement, mais jamais atteinte au cœur. Même : existe-t-il un cœur ?

Ce désir de se faire couper les cheveux est un caprice sans conséquence pour les bénéfices d’Eric Packer puisque celui-ci contrôle les flux d’informations et concentre le monde : il peut recevoir dans son véhicule-bureau toutes les personnes qu’il a besoin de consulter, sa femme exceptée, jeune beauté froide et distante, à la fois effrayante et ridicule et qu’il semble ne jamais croiser que par hasard : un médecin pour son check-up hebdomadaire (qui annonce au jeune homme, après un toucher rectal, que sa prostate est asymétrique), un crack de l’informatique, une philosophe, une amante, et bien d’autres représentants du genre humain, plus ou moins attentifs aux bouleversements du monde extérieur.

Bien plus, ce caprice est sans conséquence car Eric Packer se sait ruiné : le cours du yuan, dont il n’a cessé de prédire la chute, s’envole. C’est l’histoire d’un homme contraint qui va au devant de sa mort – économique et physique – pour se libérer. Contraint par son garde du corps, contraint par le monde, contrait par le discours.

Car, ça n’aura échappé à personne, on cause beaucoup dans le dernier Cronenberg.

Dans A Dangerous Method (sorti fin 2011) qui mettait en scène, au sens premier du terme, les thèses et les attitudes de Freud et Jung, on parlait déjà beaucoup, pour s’analyser, se diagnostiquer et prophétiser le monde à venir : Jung, assit sur une chaise longue dans les lueurs vermeilles, attendait les horreurs et les déchirures de la Première Guerre Mondiale qu’il avait rêvée et dont on sait les ravages.

Dans Cosmopolis, on parle beaucoup aussi, mais c’est moins pour tenter de voir le futur que pour habiter un présent qui ne se laisse pas saisir tout en se laissant voir – sans qu’il n’y ait personne pour le regarder en face. Il faut le dire : la quasi-totalité des dialogues de Cosmopolis sont creux et brassent du vent ; les personnages ne savent pas de quoi ils parlent, de quoi il retourne, malgré leurs outils et leur expérience. Les anarchistes brandissent des rats en criant « Un spectre hante le monde » : celui du capitalisme. Une phrase qui fait écho à l’incipit du Manifeste du parti communiste par Karl Marx et Friedrich Engels : « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme ». Là où Marx et Engels évoquaient les puissances du communisme, les anarchistes du film de Cronenberg répètent des actes et des phrases sans en maîtriser le sens, sans en maîtriser les puissances : dans ce monde de l’économie, les actes n’ont plus de force, le sens est enfui et les hommes se raccrochent à des formes et des forces du passé. Et le capitalisme aussi est une force du passé : dans une scène qui fait coexister le monde aseptisé de la limousine et la fureur du monde extérieur, la philosophe Vija Kinsky, jouée avec brio par Samantha Norton, est fascinée par la puissance de l’argent, tout en déclarant : « ça me dépasse ». Elle brode un discours philosophique sur du vide comme d’autres spéculent sur des masses d’argent virtuel. Plus personne ne sait comment cela fonctionne, l’utopie réalisée qu’est le capitalisme n’est finalement pas l’utopie qu’attendait le monde et personne ne sait quel sens donner au monde.

Cette mise en scène des dialogue, fascinante et intrigante, et qui bâtit un espace immobile et singulier aux angles assurés et incertains, montre bien l’incertitude qui pèse sur le monde. Décalés – asymétriques –, ces angles : ce qu’il faut en fait pour saisir le monde.

Le spectateur ne doit pas prendre pour argent comptant ce qui se dit, ne doit pas se sentir perdu par la masse des dialogues, leurs digressions, leur incongruité. C’est Ma nuit chez Maud au royaume de l’argent : les personnages parlent, sautent d’un sujet à l’autre comme ils naviguent parmi les chiffres et peut-être faudrait-il rire d’eux, quels qu’ils soient, et malgré la portée de leur discours. Un entarteur (joué par Mathieu Amalric) a décidé qu’Eric Packer était sa cible privilégiée, et non le Président des États-Unis : nous somme dans un monde grotesque où la cible est le financier et où le pouvoir n’est plus là où il avait l’habitude d’être. Le Président est une marionnette mue par l’économie, et tous ces personnages sont creux, ou, si l’on veut, plein d’un vide spéculatif qui ne peut se terminer qu’au moment où une aide est réclamée et où se pose la question : que peut l’économie pour l’humain ?

C’est alors qu’intervient l’intelligence de Cronenberg en même temps que son impuissance. Car le dénouement est incapable de répondre à cette (vraie ou fausse ?) tension montée implacablement – avec art et artifices. C’est la fin du film et la réponse à cette question reste en suspens : le personnage est vide, seul et immobile, incapable de regarder les horreurs et les noirceurs de son époque droit dans les yeux. Même lorsque ce contemporain frappe à sa fenêtre ou éclaire son visage d’une lumière crue. Même lorsque ce dernier est dans son dos et le met en joue.

Alors peut-être que l’économie ne peut plus rien pour l’humain, si ce n’est lui fournir un discours.

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